18 septembre 2025
Dr Steven Shih
Le Dr Steven Shih revient sur le parcours qui l’a mené à l’hématologie, souligne le rôle essentiel des essais cliniques et partage sa vision de l’avenir des soins pour les personnes atteintes d’un myélome
Le Dr Steven Shih est hématologue au Cross Cancer Institute d’Edmonton, où il se spécialise dans la thérapie cellulaire et le traitement du myélome. Sa carrière a été marquée à la fois par des occasions inattendues et par un profond engagement à améliorer l’accès aux traitements pour les personnes atteintes d’un myélome. Dans cet entretien, il revient sur l’importance grandissante des essais cliniques dans sa pratique, sur le rôle déterminant qu’a joué Myélome Canada dans son cheminement, ainsi que sur sa vision inspirante pour l’avenir des soins et de la recherche dans ce domaine.
Myélome Canada (MC) : Parlez-nous un peu de vous et de ce qui vous a amené à vous intéresser à l’hématologie.
Dr Shih : Je viens tout juste d’être recruté comme hématologue spécialiste du myélome et de la thérapie par cellules immunitaires effectrices au Cross Cancer Institute d’Edmonton. Ayant emménagé ici le mois dernier, je profite pleinement de l’été albertain avant l’arrivée de l’hiver.
Je suis né à Taïwan, mais j’ai grandi à Auckland, en Nouvelle-Zélande, où j’ai complété l’ensemble de ma formation médicale : études à la faculté de médecine de l’Université d’Auckland, résidence et spécialisation, jusqu’à l’obtention de mon titre d’hématologue clinicien et de laboratoire.
Pourquoi ai-je choisi de m’installer de ce côté-ci de la planète? En réalité, j’ai des attaches au Canada et j’y ai déjà séjourné à quelques reprises. À l’âge de dix ans, j’ai passé une année à Vancouver, où j’ai eu la chance de rencontrer mon arrière-grand-mère ainsi que plusieurs membres de ma famille élargie, dont certains vivent toujours au pays.
Plus tard, au cours de ma dernière année de médecine, j’ai effectué un stage facultatif à Toronto et à Montréal. J’y ai rencontré des médecins brillants et inspirants, dont un résident en chef qui m’a marqué par une phrase restée gravée dans ma mémoire : « Steven, si jamais tu veux travailler dans le domaine du cancer, c’est ici que ça se passe », en faisant référence au Centre de cancérologie Princess Margaret. Des années plus tard, au moment de choisir ma formation postdoctorale, c’est tout naturellement vers le Princess Margaret que je me suis tourné.
MC : Et comment avez-vous fini par choisir l’hématologie?
Dr Shih : C’est par un heureux hasard que j’ai découvert l’hématologie. À la fin de ma première année de résidence, je pensais me diriger vers la néphrologie, puisque mon mentor de l’époque était néphrologue. Mais un jour, un résident en fin de formation m’a appelé pour me demander un service : il voulait échanger son poste en hématologie contre une formation en médecine interne pour ses six derniers mois de formation. En plaisantant, il m’a confié : « Mon épouse est hématologue. J’en entends parler à la maison, et maintenant aussi au travail. J’en peux plus! »
À l’époque, je ne connaissais pratiquement rien à l’hématologie. Comme jeune médecin, les patients en hématologie me faisaient même un peu peur : ils étaient souvent parmi les plus gravement malades. Mais j’ai décidé de relever le défi et d’accepter de faire l’échange de formation.
Ce fut une véritable mise à l’épreuve. Chaque soir, je passais des heures à lire, à essayer de comprendre et d’assimiler cette discipline exigeante. Ce qui, au départ, me semblait la matière la plus ardue est rapidement devenu mon domaine de prédilection. Après six mois, ma mentore m’a dit : « Steven, tu as fait du très bon travail. Je te vois bien devenir hématologue. » Et c’est ainsi que tout a commencé.
MC : Comment en êtes-vous venu à vous intéresser au myélome?
Dr Shih : Par le fruit du hasard, encore une fois, j’ai découvert le myélome. Je venais de commencer ma formation avancée en hématologie lorsqu’un spécialiste du myélome en Nouvelle-Zélande, qui est aujourd’hui mon mentor au Canada, cherchait des résidents pour l’appuyer dans une étude multicentrique visant à constituer une base de données sur les patients atteints d’un myélome. Jeune stagiaire enthousiaste, j’ai levé la main, et c’est ainsi que j’ai fait mes premiers pas en recherche dans ce domaine. Ce projet s’est révélé passionnant et a mené à la publication d’un article dans le British Journal of Haematology.
Au fil de mes apprentissages, j’ai découvert la complexité et le caractère fascinant de cette maladie : une multitude de médicaments, de combinaisons thérapeutiques et de stratégies de séquençage. Mais j’ai aussi constaté à quel point les patients néo-zélandais étaient désavantagés. La Nouvelle-Zélande figure parmi les pays de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) les moins avancés en matière d’accès aux médicaments contre le cancer, et les traitements contre le myélome comptent parmi les plus coûteux. Ainsi, de nombreux patients néo-zélandais étaient privés des soins dont ils avaient besoin. J’ai alors compris l’ampleur du problème et la nécessité d’agir. La recherche clinique m’est apparue comme la seule voie permettant aux patients d’accéder à de nouveaux traitements. Elle est ainsi devenue pour moi une source de motivation profonde et, pour les patients, une véritable bouée de sauvetage.
MC : Pouvez-vous nous parler de vos recherches et de votre pratique?
Dr Shih : L’un de nos principaux axes de travail est la recherche clinique. Lorsque nous menons un essai clinique, ce n’est pas uniquement pour faire progresser la science, c’est aussi un moyen concret d’offrir aux patients un accès à de nouveaux traitements, auxquels ils n’auraient autrement pas accès. Nous nous concentrons particulièrement sur les patients atteints d’un myélome à haut risque ou récidivant, qui répondent moins bien aux traitements standards et disposent de peu d’options thérapeutiques.
En parallèle, je mène également des recherches approfondies à partir de bases de données. Au Princess Margaret, j’ai collaboré avec la Dre Christine Chen pour mieux identifier les patients admissibles à une greffe qui présentaient une plus grande fragilité ou un risque accru d’infections. Nous développons des outils prédictifs pour guider les choix thérapeutiques, et travaillons à mieux cibler les patients éligibles aux thérapies cellulaires de type CAR-T.
MC : Quelle a été l’influence de Myélome Canada dans votre travail?
Dr Shih : Myélome Canada a joué un rôle déterminant dans ma carrière. À peine un mois après le début de ma formation postdoctorale au Princess Margaret, ma mentore, la Dre Suzanne Trudel, m’a invité à collaborer à la rédaction d’un article sur les tests de dépistage de la maladie résiduelle minimale (MRM) au Canada.

[Photo : Participants à la Table ronde scientifique de Myeloma Canada, tenue à Montréal en 2024]
C’est lors de cette première réunion que j’ai rencontré Gabriele Colasurdo (directeur, science et recherche, Myélome Canada), la Dre Hira Mian, le Dr Irwindeep Sandhu (mon supérieur actuel) ainsi que plusieurs autres médecins spécialistes canadiens du myélome. Peu après, Gabriele m’a convié à la Table ronde scientifique de Myélome Canada, à Montréal. Cet événement a été une occasion exceptionnelle de tisser des liens avec encore plus d’experts du domaine. Plusieurs collègues ont même tenté de me convaincre de rester au Canada.
Je me souviens que, durant la table ronde, les Dres Trudel et Chen disaient à qui voulait bien l’entendre : « J’essaie de garder Steven ici, et je sais que vous cherchez tous un médecin universitaire spécialiste du myélome. » C’est alors que le Dr Sandhu s’est tourné vers moi en disant : « J’en cherche un justement! »
Avec le recul, je réalise que rien de tout cela n’aurait été possible sans l’appui de Myélome Canada. D’ailleurs, je n’aurais peut-être pas pu assister à cette table ronde sans l’aide de Gabriele. Leur soutien a donc été crucial dans mon parcours.
Note : En 2024, le Dr Shih a reçu la bourse EFCM du Dr Andrew Belch, décernée par Myélome Canada. Cette bourse soutient la formation de jeunes chercheurs en couvrant notamment les frais de déplacement pour assister à des conférences internationales. Pour des médecins universitaires en début de carrière, comme le Dr Shih, ce type d’appui est essentiel. Il offre non seulement la possibilité de progresser dans la recherche et les soins, mais il donne aussi une source d’espoir pour toutes les personnes touchées par un myélome, et celles qui en recevront le diagnostic.
MC : Je sais que vous travaillez actuellement à Edmonton à la mise au point d’une thérapie cellulaire de type CAR-T développée localement. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet?
Dr Shih : Les thérapies cellulaires de type CAR-T figurent aujourd’hui parmi les traitements anticancéreux les plus coûteux. Pour que davantage de patients puissent en bénéficier, il est essentiel de les rendre plus abordables, moins toxiques et plus efficaces. C’est précisément l’objectif du programme de thérapie cellulaire de type CAR-T développée localement, une approche qui nous permet non seulement un meilleur contrôle du processus, mais aussi une réduction considérable des coûts, de l’ordre d’un dixième du coût habituel. Comme vous le savez, le Dr Michael Chu dirige ce programme novateur au Cross Cancer Institute, et j’ai la chance de travailler à ses côtés.
Note : L’objectif du programme de thérapie cellulaire de type CAR-T développée localement est de pouvoir produire ces cellules ici même, au Canada (possiblement même dans certains hôpitaux), plutôt que d’envoyer celles des patients aux États-Unis ou ailleurs pour leur fabrication.

[Photo : Dr Shih (au centre) et l’équipe du myélome du Cross Cancer Institute à Edmonton, en 2025]
MC : Comment envisagez-vous l’avenir des thérapies cellulaires de type CAR-T développées localement?
Dr Shih : La situation demeure délicate. Une fois que la thérapie cellulaire de type CAR-T commerciale (développée par l’industrie pharmaceutique) sera disponible, il est probable qu’elle devienne l’option privilégiée par les patients. Cependant, les capacités de production restent limitées, et c’est précisément dans ce contexte que la thérapie cellulaire de type CAR-T développée localement pourrait jouer un rôle essentiel. Si elle s’avère moins coûteuse et moins toxique, elle constituera une alternative attrayante.
Il faut se rappeler qu’au Canada, la thérapie cellulaire de type CAR-T commerciale pour le traitement du myélome n’est pas encore accessible, malgré des négociations qui se poursuivent depuis un certain temps. Dans ce contexte, la production locale de cellules CAR-T pourrait combler un vide important, surtout en cas de pénurie.
Note : Entre le moment de cette entrevue et sa publication, les négociations concernant la thérapie cellulaire de type CAR-T (Carvykti) se sont conclues sans entente. Myélome Canada reste résolu à poursuivre ses efforts afin d’assurer l’accès à cette thérapie essentielle.
MC : Si vous aviez un souhait à formuler pour les personnes atteintes d’un myélome, quel serait-il?
Dr Shih : Comme tous les médecins spécialistes du myélome, je rêve de découvrir un traitement curatif ou, à tout le moins, un remède efficace pour mes patients. Mais puisque c’est le souhait de tous, j’aimerais en formuler un autre.
Au-delà de la longévité, mon souhait est que mes patients puissent préserver une véritable qualité de vie. Qu’ils puissent consacrer le temps qu’il leur reste à ce qui compte vraiment : leurs proches, leur famille et leurs amis. Et qu’ils puissent le faire sans porter le poids écrasant du fardeau financier que représente la maladie.
Trop souvent, j’ai vu des familles hypothéquer ou vendre leur maison pour payer des traitements qui, au bout du compte, ne permettent même pas de guérir. Je veux protéger mes patients contre cette injustice. C’est pourquoi je m’investis dans les essais cliniques, les programmes d’accès compassionnel et les démarches de défense des droits, afin que les patients puissent bénéficier de traitements remboursés par le régime public.
MC : Souhaitez-vous ajouter autre chose?
Dr Shih : Je m’engage à améliorer la vie des patients atteints d’un myélome, à la fois par la recherche et par la défense de leurs droits. Myélome Canada a joué un rôle déterminant dans ma décision de m’installer au Canada et m’a aidé à trouver mon poste actuel. Aujourd’hui, c’est à mon tour de rendre la pareille.

[Photo : Dr Shih s’est inscrit à la maîtrise en santé publique en épidémiologie à la Harvard T.H. Chan School of Public Health en 2025]
Merci, Dr Shih!
Nous remercions sincèrement le Dr Shih d’avoir partagé son parcours et ses réflexions. Son engagement indéfectible envers la recherche clinique et l’accès équitable aux traitements est vivement salué par l’ensemble de la communauté canadienne du myélome. Nous avons hâte de constater les retombées positives de son travail dans les années à venir.